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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 131 (2008).

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Faire Église

7 septembre 2008
Année A : 23 e dimanche du temps ordinaire
Matthieu 18, 15-20

« Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux.» (v. 20)


Le mot «Église» n’apparaît, dans les évangiles, ni en Marc, ni en Luc, ni en Jean, seulement en Matthieu, et, même là, seulement trois fois (16, 18; 18, 17). Ce n’est pas qu’il n’est pas important, c’est qu’il était étranger aux perspectives de Jésus. Lui, c’est son peuple qui l’intéressait, son petit peuple de Galilée surtout, et le Régime de Dieu qui s’en venait, une tout autre réalité, un tout autre mode de gouvernement, de nouvelles relations humaines, un tout autre rapport à l’argent. Il était centré sur son objectif de faire lever l’espérance de son peuple, il en avait plein les bras, même pas le temps de s’occuper des autres. «Je n’ai à prendre soin que des brebis perdues d’Israël», répond-il, en Matthieu toujours, à la Cananéenne qui lui demande de guérir sa fille (15, 22.24). Ça prend tout le pouvoir de persuasion de cette femme – qui était pourtant grand - pour qu’il accède à sa demande. On est loin, très loin, des Églises pauliniennes répandues à travers le monde méditerranéen. Très loin de l’ouverture de la foi aux païens, à des lieux de la conclusion du même évangile, où  l’ordre final de mission ne semble viser que les païens: «Allez parmi tous les peuples et faites-y des disciples» (28,19).

Si la grande Église est née, ce fut après la mort du Nazaréen, ce qu’indique bien le futur de la fameuse parole: «tu es Roc, et sur ce Roc je construirai mon Église» (15, 18). Parole du Christ Seigneur, parole du Ressuscité, parole d’un prophète chrétien qui la prononce au nom de son Seigneur. Parole nécessaire en des temps troublés, où les choses vont à une vitesse folle. On passe de surprise en surprise. Il y a quelques mois, quelques années à peine, que le Nazaréen a été crucifié. Et des choses étonnantes, imprévisibles, ne cessent de se produire. En Galilée comme en Judée, les gens se montrent réticents à accepter comme Seigneur un homme exécuté par l’empire malfaisant. Mais, hors de tout contrôle, une foule de petites communautés naissent un peu partout. La  reconnaissance de Jésus a même traversé la barrière de la langue. Des frères qui ne savent pas un mot d’araméen prétendent croire en lui, et disent des choses qui mettent les anciens compagnons de Jésus mal à l’aise. L’un d’eux s’est même fait lynché par la populace (Actes 7, 57-58). On entend même dire que des païens se montreraient intéressés, des gens qui ne connaissent rien à rien, qui n’ont jamais entendu parler de Moïse, et qui n’ont aucune parenté avec ce qu’avait dit et fait Jésus. Où tout cela mènera-t-il?

Ces questions, et tellement d’autres, sont débattues dans les différentes petites Églises qui poussent comme des champignons. Et dans ce brouhaha de discernements, trois sortes de leaders sont particulièrement actifs (voir 1 Corinthiens 12, 28). D’abord, les missionnaires, qui, deux par deux, parcourent la région, fondant Église sur Église. Puis, les prophètes et prophétesses, itinérants ou sédentaires, chargés d’interpréter le mouvement que le Seigneur imprime à l’histoire et de soumettre leurs vues à leurs frères et sœurs. Et, enfin, les enseignants – lettrés qui connaissent les Écritures – chargés de situer les fruits des analyses des prophètes sur la ligne de la tradition. 

Dans le second texte de Matthieu à parler de l’Église (18, 15-20), le travail d’un prophète (ou d’une prophétesse) et d’un enseignant est manifeste. Un problème récurrent se pose dans l’Église locale: que faire avec ceux qui ont un comportement déviant? Une directive prophétique reçoit l’assentiment et se trouve ainsi reconnue comme parole du Seigneur: il faut aller trouver cette personne et chercher à lui faire entendre raison.  Tout à fait juste, s’est prononcé l’enseignant, mais il faut tenir compte de la parole de l’Écriture, pour qui le témoignage de deux ou trois personnes est requis (Deutéronome 19, 15). Ensuite, c’est à l’Église d’y voir.

Ce qu’il y a d’intéressant dans cette sorte de textes, c’est le naturel avec lequel le discernement se fait, à l’écoute de la vie, sans barrière idéologique, sans plan préétabli, sans préjugé sur l’orientation que le Seigneur veut donner aux choses, sans bagage intellectuel complexe sur l’être du Ressuscité-fait-Seigneur, avec l’humble désir d’obéir au mouvement de la vie, même si ses orientations peuvent surprendre. Il n’est même pas nécessaire qu’on soit nombreux: deux ou trois rassemblés par lui, cela suffit. Et il va sans dire qu’on a toute liberté pour répondre aux urgences, sans avoir à en référer à une foule d’autorités.
En ce temps-là, on savait comment faire Église.

André MYRE
Montréal  

 

 

 

 

 

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