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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine
127 (2007).
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Le tragique de l’existence ou
Quand l’espérance est derrière nous…
6 avril 2008
Année A : 3e dimanche de Pâques
Luc 24,13-35
« Et nous qui espérions qu’il serait le libérateur d’Israël! » (v. 21)
J’espérais… Nous espérions… Y a-t-il plus tragique que de parler de l’espérance au passé? L’imparfait est bien le temps de verbe le mieux choisi pour traduire le désespoir ou, pire encore, la désespérance. J’espérais mais, je n’espère plus… Nous espérions mais, nous n’avons plus d’espérance… Cela revient à dire, comme dans l’excellent dernier film de Bernard Émond1 que l’avenir est complètement bouché et qu’allant de déception en déception, rien ne peut plus donner le goût de vivre.
Telle est bien l’expérience des disciples d’Emmaüs. Ils sont complètement désespérés puisque celui à qui ils avaient accordé leur confiance et leur foi a été mis à mort comme un criminel. Comment ont-ils pu, tous deux, s’être laissés piéger de la sorte? Comment avaient-ils pu reconnaître, en Jésus de Nazareth, le Messie promis qui allaient les rendre à la libération? Ils l’avaient suivi parce qu’ils croyaient qu’enfin ils deviendraient au sein de leur peuple des hommes libres du joug des oppresseurs. Ils étaient devenus ses disciples. Et lui, leur Maître, les avait déçus. Il était mort en croix comme un criminel.
Où est l’erreur? Voilà bien ce que nous pouvons nous demander. Ne serait-ce pas que les disciples d’Emmaüs, à qui nous pouvons tellement ressembler, attendaient un messie puissant qui aurait pu réussir une libération bien moins grande que celle qu’il venait leur apporter? Or, ce n’était pas un chef politique, non plus qu’un messie national, que Dieu envoyait à son peuple. Celui-là aurait pu bouter les Romains hors du pays et instaurer en Israël le Royaume de Dieu. L’Envoyé de Dieu était le Libérateur par excellence, le Sauveur, celui qui seul pouvait les rendre à la paix du cœur et à la joie de la communion à Dieu et aux autres. Mais, «leurs yeux étaient aveuglés et ils ne le reconnaissaient pas» (v. 16). Pour eux, ce n’était pas leur Maître ressuscité qui les avait rejoints sur la route d’Emmaüs. C’était un étranger. La grâce de reconnaître Jésus de Nazareth en celui qui les avait retrouvés dans l’attitude de la désespérance la plus forte ne les avait pas encore touchés. Leurs yeux n’étaient pas encore ouverts et cela vient du fait qu’ils n’avaient probablement jamais reconnu spirituellement en ce Jésus, le Messie promis, le Christ de Dieu.
Il faudra le partage de la parole et du pain pour que leur cœur sorte de la tristesse et que leurs yeux s’ouvrent à la foi. Ils avaient suivi un homme prophète mais, Jésus est plus que cela. Au moment où ils pleurent leur Maître, ils ne le comprennent pas encore. Ils croient que tout est fini et que les chefs du peuple sont responsables de sa mort puisqu’ils l’ont livré à la condamnation (v. 19-20). Leur désespérance est tellement profonde que ni les signes donnés par les femmes, premières témoins de la résurrection, ni la visite de leurs compagnons au tombeau vide (v. 22-24) n’ont pu éveiller en eux le moindre doute générateur d’espérance. Cette espérance est chose du passé; elle est derrière eux. Pourtant, à l’écoute de la parole de l’Étranger qui les a écoutés le premier, leur cœur se réchauffe. Il y a comme un baume sur leur plaie grande ouverte. Ils l’avoueront un peu plus tard: «Notre cœur n’était-il pas tout brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et qu’il nous faisait comprendre les Écritures?» (v. 32).
Les Écritures deviennent Parole de Dieu pour les disciples parce qu’ils les accueillent maintenant dans la foi. Ils en découvrent le sens parce qu’il leur a été donné de vivre une vraie rencontre du vrai Jésus. Mais, c’est seulement dans la fraction du pain qu’ils en prendront conscience. C’est là que leurs yeux s’ouvrent et qu’ils reconnaissent en Jésus, le Fils de Dieu, le Ressuscité, le Seigneur (v. 31). Et c’est à ce moment, qu’ils n’ont plus besoin de la présence physique de leur Maître. Leur joie et leur espérance sont revenues. Ils ne tiennent plus en place. Il leur faut retourner à Jérusalem pour annoncer la nouvelle de la résurrection.
Cette si belle page de l’évangile de Luc nous permet de réfléchir sur notre propre façon de vivre en chrétiennes et en chrétiens. Il nous faut parfois descendre au plus profond de notre souffrance et la nommer pour renaître à l’espérance. «C’est du creux du plus profond désespoir que peut jaillir la plus haute espérance».2 C’est dans la véritable rencontre du Ressuscité que prennent sens les Écritures qui deviennent Parole de Dieu à partager avec d’autres pour nous qui les accueillons dans la foi. C’est aussi dans la fraction du pain, dans l’eucharistie que nous reconnaissons ce Ressuscité qui nous ressuscite à l’espérance. Et pour éviter le tragique de l’existence, pour éviter que la fragile espérance soit derrière nous, quoi de mieux que d’annoncer la joyeuse et bonne nouvelle à ceux et celles qui peuvent aussi avoir perdu espoir?
DENISE LAMARCHE
Longueuil
- Contre toute espérance
- Gabriel MARCEL, Homo Viator, Paris, Aubier, 1945.
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