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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 135 (2009).

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Le seul péché

22 février 2009
Année B : 7e dimanche du temps ordinaire
Marc 2, 1-12

« L’homme se leva, prit aussitôt son brancard, et sortit devant tout le monde. » (v. 12a)

Il n’y a qu’un péché, c’est de rater sa vie. Et dans ce domaine, il n’y a pas de Juge, pas de Législateur, pas de lois immuables établies une fois pour toutes dans les débuts de l’humanité, confiées à des autorités bien au fait de l’affaire et chargées de les faire appliquer. Il n’y a pas cet Œil qui m’épie partout où je vais, et qui comptabilise bons ou mauvais coups. Il n’y a que moi, face à moi, faisant partie d’un ensemble humain qui avance dans l’histoire. Il n’y a que moi pour décider si je suis un raté ou non.

Cela ne veut pas dire que je sois seul. Il y a en moi, cet autre que moi, qui me pousse, qui m’interpelle, qui ne me lâche pas, qui me dérange, qui me trace le chemin. Cet autre vient d’incroyablement loin dans le temps et l’espace, d’un ailleurs inconnu et troublant, d’un au-delà qui fascine et rebutte. Il a la force d’un torrent tout en restant impossible à approcher. Il dit tout ce qu’il y a à dire, mais si je veux le forcer à parler je rencontre le silence, si je veux me convaincre qu’il existe bien, je n’ai à ma disposition que ma toute petite confiance. Si je veux réussir ma vie, je n’ai que lui pour me diriger. Oh! bien sûr, il y a les autres, mon entourage, mes amis, la société, l’Église, tout ce grand monde qui a monté toutes sortes de systèmes pour me diriger, m’influencer, définir mes priorités pour moi, me montrer l’image de moi à laquelle je dois correspondre. Mais l’autre est impitoyable. Il est intelligent au-delà de l’intelligence. Amoureux, au-delà de l’amour. Subversif de tout ce qui bouge, tout ce qui est, tout ce qui se prétend grand, tout ce qui veut faire autorité. Il se moque donc des normes, désavoue les lois, met à bas les systèmes, humilie les grands qui savent et décident pour les autres, mutile les images. Et il me laisse seul, seul avec lui, face à notre tâche commune: faire un homme, faire une femme, de moi, me détourner du péché, le seul, le pire qui soit, celui de rater ma vie, ma seule, mon unique vie, jusqu’à toujours.

Évidemment, rater sa vie, c’est affaire d’appréciation. L’épisode du jeune paralysé qu’on descend à travers le toit l’illustre bien. Le malade, suivant la conception de l’époque, est l’image même du pécheur, couché, étendu, immobile, paralysé. On ne peut réussir sa vie que debout, en marche sur le chemin de l’histoire, façonnant son être en le faisant devenir. Pourtant, ici-bas, rien n’est jamais fixé une fois pour toutes, puisque d’une parole le jeune se fait remettre sur pied, prêt à repartir dans l’existence. Sa vie, il ne la ratera pas.

Mais il y a les témoins de la scène, du grand monde, des gens qui savent, qui sont chargés de savoir pour les autres. Ils sont debout, certes, mais paralysés à leur façon. La situation de ceux qui ont leurs ratés dans la vie, ça ne les concerne pas. Ils ont fait leurs mises en garde, leur travail est fini. À Dieu de juger, maintenant. Ce n’est pas leur rôle de s’opposer aux systèmes qui écrasent les gens par terre, de relever ceux qui sont tombés, d’encourager celles qui ne peuvent plus avancer, de se mettre en question quand la vie intervient. C’est l’affaire de Dieu, pas la leur.

L’épisode révèle leur paralysie, ils sont en train de rater leur vie. Mais ils ne le savent pas. Et leur entourage ne le sait pas. Seul le rédacteur du texte le sait. Il nous montre son savoir à travers le geste et les paroles de Jésus, et il nous lègue le tout pour nous aider à interpréter notre propre vie, à l’intérieur de notre propre monde. Nous sommes bombardés de sens, étourdis au milieu d’un carrefour où s’entrecroisent une multitude de sentiers de vie, de routes d’expérience, d’autoroutes de bonheur. Les modèles paradent à cœur de jour devant nous, sourires figés aux lèvres, dans d’immenses entrepôts de gadgets, ayant chacun leur gros livre de recettes à la main: fais cela et tu vivras.

Comment trouver son chemin? Il n’y a qu’une façon de le faire. Dans un premier temps, couper l’image et fermer les yeux, couper le son et se boucher les oreilles. Dans un second temps, faire le tour de sa vie, à la rencontre de celles et ceux qui resteront à jamais pour soi des modèles d’humanité, puis poursuivre le mouvement en reculant dans l’histoire, à la recherche de celles et ceux dont la vie reste encore aujourd’hui une inspiration. Quelque part dans cette obscurité et ce silence, l’autre devrait faire entendre sa voix, aider à percevoir les ratés, faire entrevoir le chemin, faire repartir avec confiance.

Tout, sauf rater sa vie.

André MYRE
Montréal

 

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