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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 139

(2009).

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Murmures

9 août 2009
Année B : 19e dimanche du temps ordinaire
Jean 6, 41-51

« Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel: si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie. » (v. 51)

Voilà un passage d’évangile tellement dense qu’il en donne le vertige. Je comprends un peu la réaction des premiers interlocuteurs qui ont entendu ces paroles.
Sur un fond de murmures, des Juifs sceptiques, souvent des opposants rigides et fermés, n’en reviennent tout simplement pas d’entendre celui qu’ils savaient être le fils de Joseph et de Marie, faire des affirmations si étonnantes. À partir de la symbolique du pain, Jésus insiste sur deux points. Il dévoile qu’il vient de Dieu: «Moi, je suis le pain vivant qui est descendu du ciel». Il manifeste également qu’il porte en lui un désir profond de vivre à jamais et d’entraîner les autres dans ses traces de vie en leur ouvrant l’avenir: «Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement.»

Ces paroles sont à la fois réconfortantes et difficiles à interpréter pour les Juifs du temps de Jésus, mais aussi pour nous aujourd’hui. Combien de fois ne nous arrive-t-il pas de vivre des jours sombres, difficiles, où on en a assez. Quelqu’un, tel un ange, vient alors nous donner la main. Une voix amie, telle une rumeur, nous invite tout simplement à partager, comme on partage un même pain. Et voici que la vie réapparaît dans ses possibilités d’avenir. C’est comme si on sortait d’un temps de désert: «Si quelqu’un mange de ce pain que moi je donne, il ne mourra pas, dans le désert de la vie, il vivra éternellement». En clair, la nourriture des femmes et des hommes en marche, c’est la parole de Jésus, sa manière si étonnante de se comporter avec Dieu et avec les humains, qui nous mène au bout de l’aventure de Dieu.

Mais dans les affirmations que rapporte l’évangéliste Jean, Jésus va encore plus loin. C’est de lui dont il parle en parlant du pain. Il s’offre comme un pain de vie; il s’offre comme une nourriture qui nous conduit au-delà de la mort, au-delà de toutes les morts. Nous n’avons pas de peine à imaginer alors les réactions très vives des Juifs autour de lui: «Comment peut-il dire: je suis descendu du ciel?» Pour les Juifs, l’énormité de la prétention d’être le «pain descendu du ciel» ne convient pas à ce fils de Joseph. D’autant que la tradition avertissait que lorsque le Messie viendrait, «personne ne saurait d’où il est» (7, 27). Et pourtant, Jésus se dit un véritable pain de Dieu. Il est ce pain de vie.

Mais Jean semble, dans son discours, user de psychologie. Il avance lentement. Le pain fut d’abord le pain mangé au désert. On n’oublie pas que ce pain a aussi été multiplié. Mais la foi permet d’aller plus loin. Jésus, en donnant sa vie, utilise cette symbolique de l’être humain, «descendu» de Dieu, tel un pain à partager. L’expérience de Jésus, c’est celle d’un homme qu’on a reconnu comme le Fils de Dieu fait homme, né de Marie et fils de Joseph. Il amène ses interlocuteurs plus loin. Sa provenance, à la fois d’ici et de Dieu, dit la qualité de vie à partager. Sa vie est de prendre corps dans ce monde et en Dieu, non pas lui seul, mais dans le partage, en nous entraînant à sa suite. Telle est l’ouverture de la foi en gestes et en paroles. L’eucharistie restera, pour l’expérience de foi, ce lieu et ce geste du souvenir de cet homme venant de Dieu et nous prenant avec lui dans une aventure de foi et d’espérance qui peut changer la vie, toute la vie, si on apprend à la partager. Pour reprendre une phrase célèbre de saint Augustin lors d’une homélie: «Vous êtes le Corps du Christ; recevez ce que vous êtes.» (Serm. 272).

En fait, posons-nous la question. À quelque part, l’eucharistie n’est-elle pas une belle folie, un geste à la fois si près de nous et si ouvert qu’il peut donner le vertige? C’est le désir d’être toujours présent à l’autre et à Dieu à travers l’apprentissage de la vie de Jésus, dans un geste aussi quotidien que celui de prendre du pain, de le briser pour se le partager et de prendre un peu de vin. Dans ce discours du pain de vie, Jésus demande d’abord la confiance en sa personne avant de révéler tout le sens de l’eucharistie.

Par-delà les murmures de la foule, il y a la révélation que fait Jésus de lui-même. Mais cette révélation, si on manifeste une ouverture, nous emporte avec elle. Jésus nous révèle à nous-mêmes que nous venons de Dieu et que nous allons à Lui. C’est ce que nous tâchons de nous rappeler, je l’espère, chaque fois que nous osons faire l’eucharistie, partager le pain et la coupe en mémoire de Lui. Le pain, la chair, la vie, les mots les plus simples et les plus intenses nous invitent à nous laisser transformer, à la vie, à la mort!

Guy LAPOINTE
Montréal

 

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