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Le récit d’Emmaüs revisité26 avril 2009 « Les disciples qui rentraient d’Emmaüs racontaient aux onze apôtres et à leurs compagnons ce qui s’était passé sur la route, et comment ils avaient reconnu le Seigneur quand il avait rompu le pain. » (v. 35) Ils n’étaient plus que quatre – trois elles et un il - à tenir à bout de bras un petit organisme populaire de quartier. Celui-ci avait été fondé plus de vingt ans auparavant, par deux militantes d’un mouvement d’action catholique, et avait le mot «chrétien» dans son nom. En lisant ce qualificatif, le visage des fonctionnaires chargés de distribuer les fonds gouvernementaux se fermaient comme des huîtres, cela se voyait à distance. Quant aux communautés religieuses, depuis qu’elles avaient coupé la tête à leur service collectif d’étude des demandes de subventions, elles se faisaient discrètes dans leurs dons. Aussi, les quatre braves de service avaient beau tout mettre en commun, les minces ressources dont ils disposaient leur permettaient à peine de survivre. C’était particulièrement dur pour les conjoints et les enfants. «Pourquoi, alors, avez-vous tenu à conserver ce fameux mot si malfaisant?» Il était entré depuis quelques minutes à peine. Ils ne l’avaient jamais vu auparavant. Il était venu s’informer de ce qu’ils faisaient, disait-il. «Êtes-vous des cathos?» Dieu non! Ça faisait d’ailleurs partie du problème qu’ils n’arrivaient même pas à définir. Ils n’étaient ni cathos, ni chrétiens, ni rien de tout cela. Mais ils étaient attachés au nom de leur organisme. « Au nom?» Non, pas au nom, mais à quelque chose qu’ils devaient aux deux femmes des débuts. C’est d’ailleurs ce qui les avait attirés là, et ce qui les y retenait depuis. Une façon de faire, une ouverture sans limite, une implication sans compromis, une solidarité sans faille, une douceur dans les rapports humains et une sorte de confiance, fondée sur Dieu-sait-quoi, que les choses s’arrangeraient, que les fonds finiraient bien par rentrer. S’ils changeaient le nom, ils avaient peur que l’esprit ne se perde, de ne plus rien avoir qui les rattacherait à ce qui les avait fait vivre si longtemps. «Comprends-tu ça?» Il eut un petit sourire. Ils avaient bien essayé d’y comprendre quelque chose. À quatre - ça en prenait du courage! -, ils s’étaient même inscrits à un cours de quelque chose donné au sous-sol de l’église d’en face. Peine perdu. Paraissait qu’on était sauvés par la mort d’un crucifié et qu’il suffisait de se plonger dans cette mort pour ressusciter vivant à jamais. Et celui qui donnait le cours disait que des anges avaient parlé pour raconter tout ça et que c’était donc vrai. Ils étaient partis pendant la pause-café. Il y eut un long silence. Et l’autre se mit à parler. Un immigrant qui prend le risque de partir pour un pays lointain. Un autre qui prend la tête d’une bande d’esclaves pour les conduire vers une terre de liberté. Un berger qi ne parle que de justice et annonce - au nom de Dieu! - la destruction de tous les temples. Un jeune homme timide, rêvant d’être aimé de tout le monde, qui se voit forcé, par un feu intérieur qui le brûle, de dénoncer les décisions politiques de son temps. Une femme, qui abat le général en chef des ennemis. Une autre qui sauve son peuple d’un maniaque qui voulait l’exterminer. Un autre – quel homme! -, tellement dégoûté de la façon dont Dieu gouverne la marche du monde, qu’il veut le traîner en procès pour lui faire entendre raison. Puis le Nazaréen, trahi par les siens et exécuté par l’Empire. Et tant d’autres, tant d’autres, dont ils avaient oublié l’histoire. Ils l’auraient écouté encore des heures. Chaque fois qu’il leur parlait de quelqu’un, c’était d’eux qu’il parlait, d’eux et de ces pauvres gens qu’ils rencontraient chaque jour. Il lisait la vie par en-bas, à ras le sol, à partir de la misère du monde, exprimant leur propre colère contre tous ces aveugles de haut rang incapables de voir l’étendue du mal qu’ils faisaient aux autres. «Oh! le temps file! Il faut que je m’en aille.» Déjà? Il ne resterait pas encore quelques minutes? C’était la fête de la plus jeune. Ils avaient attendu la fin de la journée pour partager avec elle panettone – sa mère était italienne – et petit vin de Toscane. Il accepta. Mais à partir de là, leurs souvenirs s’estompent. Que s’est-il passé au juste? Combien de temps est-il resté? Ils ne savent plus. Ce qu’ils savent, c’est qu’ils se sentaient bien avec lui. Il était un des leurs, à moins que ce ne soit eux qui se soient découverts des siens? Ils avaient compris, ils s’étaient compris. Il n’y avait rien d’autre à comprendre. Il y avait une histoire, il y avait une lignée, ils en faisaient partie, tout était bien ainsi. Ils n’entendirent même pas sonner la cloche de l’église d’en face. André MYRE |
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